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Les balcons de Ljubljana

Ljubljana est habile à jouer de balcons inattendus. Regardez les bars, le soir, quand toute la jeunesse vient parler, boire et flâner près du Triple Pont sur la rivière Ljubljanica, le coeur de cette capitale à taille humaine qui, avec sa forteresse perchée au creux d'un méandre, évoque irrésistiblement la belle Besançon. On descend un escalier situé derrière le quai et on découvre un mini-amphithéâtre de quelques marches qui surplombe la rivière. Des jeunes gens, verre de vin blanc en main, bavardent en contemplant son cours. A gauche, un balcon sous quai forme aussi terrasse, avec ses tables protégées par des arbustes inattendus : d'ici on sent la douceur de la ville aux deux rivières. Cette verdure, présente sur la colline du château comme sur les places, les quais et les grandes avenues tranquilles, donne l'humeur flâneuse et un aspect presque champêtre à la ville.

D'ailleurs Ljubljana, qui, avec sa monumentalité affichée, ne ressemble à aucune autre ville de Slovénie, attire toutes les odeurs et toutes les couleurs du pays des tilleuls. Dans la rue la plus ancienne de la vieille ville, la Stari trg, qui court au pied du château, se côtoient des maisonnettes médiévales ravissantes. Restaurées et peintes de couleurs pastel, elles forment un alignement adouci par la courbe de la ruelle et semblent sortir de temps très lointains. On peut trouver là, à côté des magasins et des restaurants huppés, une boutique qui vend sous un design contemporain le sel marin que la très courte côte slovène, coincée entre Italie et Croatie, a fourni durant des décennies à Venise. Quant aux vinothèques, elles proposent ce qu'il y a de meilleur dans ce pays, qu'on ne soupçonnait pas d'être tellement vinicole.

Mais l'attrait de la grande ville réside aussi dans ces alignements monumentaux qui mêlent des éléments d'architecture baroque et des façades qui respirent un début du XXe siècle riche et puissant. Sur la grand-place, rendez-vous des passants, des touristes et des ménagères, se dresse un incroyable Centromerkur, supermarché central, édifié en 1903. Surmonté d'un Mercure ailé, il a aujourd'hui des allures de Goum soviétique avec ses escaliers intérieurs Art déco, ses rayons bizarrement vides et ses vendeuses éteintes quand le reste de la ville et du pays respire l'opulence.

Ce vestige fait face à l'église de l'Annonciation, pur baroque XVIIe, dans laquelle un prêtre officie devant une assemblée nombreuse. L'immense plafond de cette église à façade rouge et blanche est orné de peintures baroques, ses chaires sont sculptées de bois doré et l'autel est, bien sûr, monumental. De cette place centrale, démarre la rue Miklosceva, qui concentre quelques-uns des exercices architecturaux les plus étonnants du début du XXe siècle, quand Ljubljana grandissait de se trouver le long du chemin de fer Vienne-Trieste.

L'Hôtel Union, bâti en 1903, est redevenu hôtel après avoir été le quartier général du haut commandement militaire durant la funeste première guerre mondiale qui, sur de nombreux fronts, a ravagé ce petit pays que les belligérants voulaient tous s'approprier. Le bâtiment qui lui fait face exhibe une façade Art nouveau, décorée de glorieuses femmes en plâtre blanc. Un autre, un peu plus loin, est surmonté de grandes statues d'hommes puissants et célèbres.

Les Slovènes sont fiers de ces bâtisses imposantes qui disent la gloire de leur capitale, mais ils vénèrent d'abord leur architecte et urbaniste Joze Plecnik (1872/1957), qui, après avoir fait ses armes à Prague, a modernisé la capitale en aménageant ses rives et nombre de ses bâtiments, comme la bibliothèque universitaire, à l'austère façade de pierre et de brique, ou le stade. Il en a aussi dessiné le nouveau cimetière : on entre dans cet espace verdoyant et triste en passant entre des colonnades serrées de marbre blanc qui encadrent la morgue et ouvrent sur douze petites chapelles de même facture.

L'infatigable bâtisseur que fut Plecnik a redessiné l'antique marché de la capitale, qui en est devenu un des attraits majeurs. A côté du Triple Pont sur la rivière à laquelle il a donné une touche vénitienne en la flanquant de petites balustrades, il a planté ses lignes de colonnes un peu raides et conçu de curieux aménagements entre terre et rivière. Quelques marches à descendre le long du quai, et voici les étalages de poissons, impeccables et de bonne odeur iodée.

Dans ce pays alpin, dans cette ville qu'on voit cernée de près par des massifs annonciateurs de grandes montagnes, les étals proposent des poulpes, des loups, des dorades, de la brandade et autres produits de la Méditerranée. D'ailleurs, le dernier chic culinaire ljubljanais est de mettre sur la carte des restaurants un "simple poisson avec son filet d'huile d'olive" après une tapenade - qu'on accompagne d'un tokay de Goriska Brda, cette région proche de l'Italie qui produit de bons crus.

Plus loin, dans ce grand marché à la fois rectiligne et labyrinthique, couvert et ouvert, et qui est le seul endroit du pays où l'on rencontre des petits commerçants individuels, on trouve enfin des charcutiers qui proposent ce qu'on imaginait manger dans ce pays tellement "Mitteleuropéen" : du salami, des jambons et toutes ces Delikatessen fumées brunes, brillantes et appétissantes qu'on espérait.

Les étals des pâtissiers sont à l'unisson avec leurs strudels de toutes obédiences, fruits variés, crèmes, graines de pavot et pâtes roulées. Et puis, la note méditerranéenne revient devant les petits kiosques aux tables hautes, où on mange, debout, du poulpe ou des sardines grillées, avec un petit vin blanc en carafe, boisson nationale que des milliers de viticulteurs vendent "ouvert" - c'est-à-dire qu'il faut se munir d'une bouteille pour en acheter dans leur ferme impeccablement tenue à flanc de coteau.

Un peu plus haut dans le marché, les paysans et forains offrent leurs fruits et leurs champignons, leurs tisanes et leurs légumes, parmi lesquels dominent les poivrons jaunes, les paprikas, qu'on retrouve souvent dans les assiettes slovènes et surtout celles de la malika, le copieux petit-déjeuner local. Au pied de la baroque église de Saint-Nicholas et de son monastère, grands édifices impressionnants et un peu tristes, se trouvent les marchandes de fleurs et les petits cueilleurs, ceux qui ramassent, suivant les saisons, les champignons et les baies des champs et des bois, myrtilles, groseilles à maquereaux, cassis.

Comme dans les autres villes slovènes, la campagne semble ici très proche : les banlieues ont encore des potagers et un panneau à l'entrée de la capitale interdit l'accès aux tracteurs...